Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté : enquête sur une naissance franco-américaine (1761–1804)
Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté sont généralement présentées de manière linéaire : une patente en 1761, un développement aux Antilles, puis la création d’un Suprême Conseil en 1801. Pourtant, lorsque l’on regarde les dates et les documents conservés, le tableau devient moins clair. Entre le Rite de Perfection en 25 degrés et le système en 33 degrés, certaines zones d’ombre subsistent. Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté ne se réduisent pas à un récit uniforme. Comprendre les origines du Rite Écossais Ancien Accepté suppose d’examiner attentivement les faits attestés.
- 1. Aux origines françaises : Morin et le Rite de Perfection (1761–1771)
- 2. Charleston 1801 : naissance du Suprême Conseil et apparition du 33e degré
- 3. Les Grandes Constitutions de 1786 : document prussien ou texte de 1801 ?
- 4. Grasse-Tilly et la question des huit grades français
- 5. Mitchell, Dalcho et la référence prussienne
- 6. Conclusion – Une construction devenue tradition
- 7. FAQ – Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté
- 8. Podcast – Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté : une construction devenue tradition
Aux origines françaises : Morin et le Rite de Perfection (1761–1771)
Le premier socle identifiable se situe en France, au milieu du XVIIIe siècle. Étienne Morin (1705 ou 1717–1771) apparaît comme la figure centrale de cette phase initiale. Son lieu de naissance (New York ou Cahors) reste discuté, mais son activité maçonnique à Bordeaux est attestée. Il évolue dans un milieu où circulent déjà des systèmes de hauts grades, notamment celui élaboré à Paris par le Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident, fondé en 1758.
Étienne Morin (1705 ou 1717–1771), diffuseur du Rite de Perfection en 25 degrés, à l’origine des premiers développements du Rite Écossais Ancien Accepté.
Ce système comporte 25 degrés et porte le titre d’Ordre du Royal Secret. Il est désigné plus tard sous le nom de Rite de Perfection. C’est ce cadre en 25 degrés qui constitue la base documentée de toute l’évolution ultérieure.
Le 27 août 1761, Morin reçoit à Paris une patente l’autorisant à propager ce système dans le Nouveau Monde. L’original est perdu, mais plusieurs copies, en français et en anglais, sont connues dès 1768. Les signataires appartiennent au Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident, même si le document utilise l’autorité symbolique de la Grande Loge de France. Cette ambiguïté institutionnelle est réelle, mais l’existence de la patente ne semble pas contestable.
À partir de 1762, Morin s’installe à Saint-Domingue. Sa présence et son activité maçonnique y sont attestées. Il y diffuse le Rite de Perfection et nomme des Députés Grands Inspecteurs, dont Henry Francken en 1768. Ce dernier traduit les rituels en anglais et contribue à leur diffusion en Amérique du Nord.
À ce stade, les faits sont relativement solides : un système en 25 degrés, d’origine française, circule dans l’espace atlantique. Rien n’indique encore l’existence d’un système en 33 degrés ni d’un Suprême Conseil structuré selon le modèle que l’on connaîtra plus tard.
C’est dans l’intervalle entre ce Rite de Perfection attesté et le système ultérieur en 33 degrés que se situent les principales incertitudes.
Charleston 1801 : naissance du Suprême Conseil et apparition du 33e degré
Le 31 mai 1801 est fondé à Charleston le premier Suprême Conseil du 33e degré. Ce fait est solidement attesté. C’est à partir de cette date que le système en 33 degrés apparaît de manière claire et documentée.
Parmi les fondateurs figure John Mitchell (1741–1816). Officier d’origine irlandaise installé en Caroline du Sud, il avait reçu en 1795 une patente de Grand Inspecteur de la part de Barend Moses Spitzer. Cette patente s’inscrivait encore dans le cadre du Rite de Perfection en 25 degrés. Rien, à ce stade, ne prouve l’existence d’un système complet en 33 degrés.
Frederick Dalcho (1770–1836) joue également un rôle central. Médecin et pasteur épiscopalien, il devient l’un des principaux acteurs intellectuels du groupe de Charleston. Un élément mérite attention : Dalcho ne reçoit le 33e degré de Mitchell que six jours avant la fondation officielle du Suprême Conseil. Cette chronologie est précise et documentée.
John Mitchell (1741–1816) et Frederick Dalcho (1770–1836), fondateurs du Suprême Conseil de Charleston en 1801 et architectes du système en 33 degrés du Rite Écossais Ancien Accepté.
Ce détail soulève une question simple. Si le 33e degré existait depuis 1786 dans le cadre de Grandes Constitutions établies en Europe, pourquoi n’apparaît-il clairement qu’à Charleston en 1801 ? Pourquoi sa transmission formelle intervient-elle immédiatement avant la création du Suprême Conseil ?
En 1802, une circulaire connue sous le nom de Circular Throughout the Two Hemispheres annonce l’existence du Suprême Conseil et fait référence aux Grandes Constitutions de 1786 attribuées à Frédéric II de Prusse. C’est la première apparition documentée de ces Constitutions dans les archives maçonniques.
À partir de Charleston, le système en 33 degrés prend une forme institutionnelle stable. Le Suprême Conseil devient l’organe souverain du Rite. Cette structuration est une nouveauté. Rien, dans la période française antérieure, ne permet d’identifier une organisation équivalente.
On observe donc un fait incontestable : entre le Rite de Perfection en 25 degrés diffusé par Morin et le système en 33 degrés structuré par un Suprême Conseil, une transformation majeure s’est opérée. Cette transformation est clairement visible à Charleston en 1801.
C’est à partir de ce point que la question des Grandes Constitutions devient centrale.
Les Grandes Constitutions de 1786 : document prussien ou texte de 1801 ?
Selon le récit traditionnel, le système en 33 degrés aurait été fixé par les Grandes Constitutions signées à Berlin le 1er mai 1786 par Frédéric II de Prusse. Ce texte porterait le Rite de Perfection de 25 à 33 degrés et instituerait l’autorité d’un Suprême Conseil composé de Souverains Grands Inspecteurs Généraux.
Plusieurs difficultés apparaissent toutefois lorsque l’on examine ce document.
La première concerne la chronologie. Frédéric II meurt le 17 août 1786. La date de signature traditionnellement retenue – 1er mai 1786 – se situe quelques mois avant sa mort. Si cette proximité ne rend pas l’acte matériellement impossible, elle le rend historiquement improbable. À cette époque, le souverain est gravement malade, retiré des affaires maçonniques depuis longtemps et peu engagé dans ce type d’initiative institutionnelle.
Frédéric II de Prusse (1712–1786), souverain auquel furent attribuées les Grandes Constitutions du Rite Écossais Ancien Accepté.
La seconde difficulté tient à la langue du texte. Les Grandes Constitutions sont rédigées en latin. Or Frédéric II écrivait et pensait en français. Il entretenait une correspondance abondante dans cette langue et la préférait à l’allemand. S’il avait souhaité promulguer un texte maçonnique de portée internationale, il est hautement vraisemblable qu’il l’aurait rédigé en français, langue diplomatique dominante du XVIIIe siècle. Le choix du latin surprend dans ce contexte.
La troisième difficulté est documentaire. Aucun manuscrit prussien antérieur à 1801 n’atteste l’existence de ces Grandes Constitutions. Leur première apparition connue se situe dans la circulaire de 1802 publiée à Charleston par les fondateurs du Suprême Conseil. Avant cette date, aucune trace certaine ne permet d’établir qu’un système en 33 degrés ait été formellement institué en Europe.
Ces éléments convergent vers une hypothèse : les Grandes Constitutions ne dateraient pas de 1786, mais auraient été rédigées autour de 1801, dans le contexte de la fondation du Suprême Conseil de Charleston. Elles auraient alors servi à donner une profondeur historique et une légitimité monarchique à une organisation nouvelle.
Cette hypothèse n’implique pas que tout ait été inventé ex nihilo. Le Rite de Perfection existait. Les 25 degrés étaient attestés. Des grades supplémentaires circulaient dans différents milieux français à la fin du XVIIIe siècle. Mais la structuration définitive en 33 degrés et l’institution d’un Suprême Conseil souverain semblent apparaître clairement pour la première fois à Charleston.
Si tel est le cas, la référence à Frédéric II ne serait pas nécessairement une mystification grossière, mais un geste de légitimation. Au tournant du XIXe siècle, rattacher un système maçonnique à un souverain éclairé donnait à celui-ci une autorité incontestable.
Reste à comprendre le rôle exact des hommes présents à Charleston en 1801, et notamment celui de John Mitchell et de Frederick Dalcho, dans cette mise en forme institutionnelle.
Grasse-Tilly et la question des huit grades français
Alexandre de Grasse-Tilly (1765–1845) est souvent donné dans la littérature maçonnique d’expression française comme l’un des instigateurs du Rite Écossais Ancien Accepté. Son rôle est plus nuancé. Il est initié en 1783 à Paris dans la Loge Saint-Jean d’Écosse du Contrat Social. Cette loge occupe une place singulière dans l’histoire des hauts grades en France. Elle revendique une filiation écossaise distincte du Rite de Perfection en usage à Paris et à Bordeaux et s’inscrit dans un réseau d’écossismes méridionaux dont l’origine exacte fait débat.
La tradition la plus répandue évoque une patente venue d’Avignon en 1776, par l’intermédiaire de Deleutre, et fait de la Mère-Loge d’Avignon la source du système adopté à Paris. D’autres travaux, cependant, contestent l’existence ou du moins le rôle institutionnel réel de cette “mère-loge” avignonnaise et soulignent plutôt l’importance de la Mère-Loge de Marseille dans la diffusion de ces hauts grades. Les sources ne permettent pas de trancher définitivement entre ces versions.
Ce qui est incontestable, en revanche, c’est l’existence en France, dans les années 1770-1780, de séries de hauts grades distinctes du Rite de Perfection en 25 degrés. Ces systèmes écossais méridionaux, qu’ils soient marseillais, avignonnais ou autres, comportaient des grades qui ne figuraient pas dans le système que Morin et ses successeurs avaient implanté dans les Antilles, puis en Amérique du Nord.
Lorsque l’on constate qu’en 1801 le système américain passe de 25 à 33 degrés, la question se pose : d’où viennent les huit grades supplémentaires ? Les listes connues des grades dits “d’Avignon” ne correspondent pas aux grades ajoutés au Rite Écossais Ancien Accepté. Il ne s’agit donc pas d’un simple transfert mécanique d’un bloc de huit degrés clairement identifié.
Il est néanmoins difficile d’imaginer que ces grades aient été créés ex nihilo à Charleston en 1801. La présence de Grasse-Tilly, formé dans une loge parisienne tournée vers les systèmes écossais méridionaux, constitue un élément significatif. Il est plus que vraisemblable que c’est lui qui a introduit dans l’environnement américain des grades jusque-là inconnus, mais circulant déjà en France.
Dans cette perspective, les huit degrés ajoutés pour former le système en 33 degrés ne seraient ni purement américains ni aisément attribuables à une unique “mère-loge” française. Ils apparaîtraient plutôt comme l’aboutissement d’une sélection opérée dans un réservoir français de hauts grades auquel Grasse-Tilly avait eu accès, intégrés et ordonnés à Charleston dans une architecture nouvelle.
Alexandre de Grasse-Tilly (1765–1845), acteur majeur de la diffusion du Rite Écossais Ancien Accepté entre Charleston et la France en 1804.
Grasse-Tilly n’est donc manifestement pas l’inventeur du Rite Écossais Ancien Accepté, mais un acteur incontournable de sa création et de sa diffusion. Il est l’un des vecteurs par lesquels des matériaux rituels français ont été incorporés dans une nouvelle structure institutionnelle qui se stabilise à Charleston en 1801. Et il introduira ce nouveau rite en France, en créant en 1804 le Suprême Conseil de France du Rite Écossais Ancien Accepté.
Mitchell, Dalcho et la référence prussienne
La structuration du système en 33 degrés à Charleston en 1801 repose principalement sur deux figures : John Mitchell (1741–1816) et Frederick Dalcho (1770–1836). Ce sont eux qui signent en 1802 la circulaire annonçant l’existence du Suprême Conseil et faisant explicitement référence aux Grandes Constitutions attribuées à Frédéric II.
John Mitchell avait reçu en 1795 une patente de Grand Inspecteur de la part de Barend Moses Spitzer. Cette patente s’inscrivait encore dans le cadre du Rite de Perfection en 25 degrés. Rien n’indique alors l’existence d’un système complet en 33 degrés. La mutation institutionnelle n’apparaît clairement qu’en 1801.
Frederick Dalcho reçoit le 33e degré de Mitchell six jours seulement avant la fondation officielle du Suprême Conseil, le 31 mai 1801. Cette proximité chronologique est significative. Elle suggère que le système en 33 degrés n’était pas solidement établi depuis longtemps, mais qu’il se stabilise précisément dans ce contexte charlestonnien.
La référence à Frédéric II ne peut être comprise comme la transmission fidèle d’un texte européen antérieur. Les éléments examinés plus haut conduisent à situer la rédaction des Grandes Constitutions en 1801. En revanche, le choix de Frédéric II comme autorité symbolique n’est pas arbitraire. La figure du souverain prussien circule déjà dans les hauts grades français, notamment à travers le grade de Noachite ou Chevalier Prussien attesté dès 1766. Elle incarne une légitimité monarchique et chevaleresque familière aux milieux de l’écossisme français.
Dans ce contexte, la présence de Dalcho, fils d’un officier prussien, et la patente reçue par Mitchell de Spitzer, dont certaines sources laissent supposer qu’il était aussi prussien, éclairent le recours à cette référence. La figure de Frédéric II fournit au nouveau système une autorité prestigieuse, intelligible pour les maçons formés à la culture des hauts grades français.
Ainsi, si les matériaux rituels sont essentiellement français et si la mise en système s’opère à Charleston en 1801, la référence prussienne relève d’un choix symbolique cohérent plutôt que d’une filiation historique avérée.
Conclusion – Une construction devenue tradition
Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté ne correspondent pas exactement au récit transmis pendant longtemps. Le système en 33 degrés prend forme à Charleston en 1801. Les Grandes Constitutions ne remontent pas à 1786. Les huit grades supplémentaires trouvent leur source dans des courants français de hauts grades antérieurs. Les faits peuvent être regardés tels qu’ils sont.
Cela n’affaiblit pas la valeur ou la pertinence du Rite. Un rite initiatique ne repose pas sur la perfection d’un acte fondateur unique et identifié. Comme tous les autres rites, le Rite Écossais Ancien Accepté s’est formé à partir de matériaux rituels préexistants, il s’est structuré dans des circonstances historiques précises, et a trouvé ainsi sa cohérence propre.
Ce qui demeure n’est pas une légende, mais une structure initiatique vivante. Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté appartiennent à l’histoire. Le Rite lui-même appartient à l’expérience. C’est dans cette expérience, pratiquée et transmise dans la franc-maçonnerie spéculative, que réside sa légitimité.
Par Ion Rajolescu, rédacteur en chef de Nos Colonnes — au service d’une parole maçonnique juste, rigoureuse et vivante
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1 Les Grandes Constitutions du Rite Écossais Ancien Accepté datent-elles réellement de 1786 ?
Les éléments disponibles indiquent qu’elles ne remontent pas à 1786. Leur première apparition documentée se situe en 1802, à la suite de la fondation du Suprême Conseil de Charleston en 1801.
2 Le Rite Écossais Ancien Accepté est-il d’origine française ?
Il possède un socle français solide avec le Rite de Perfection en 25 degrés, diffusé dès les années 1760. Cependant, sa structuration en 33 degrés s’opère à Charleston en 1801.
3 Qui est Étienne Morin dans l’histoire du Rite ?
Étienne Morin reçoit en 1761 une patente pour diffuser le Rite de Perfection dans le Nouveau Monde. Il joue un rôle décisif dans l’implantation du système en 25 degrés dans les Antilles.
4 Quel est le rôle de John Mitchell ?
John Mitchell est l’un des fondateurs du Suprême Conseil de Charleston en 1801. Il transmet le 33e degré peu avant cette fondation et signe la circulaire de 1802.
5 Quel rôle joue Frederick Dalcho ?
Frederick Dalcho participe activement à la structuration doctrinale du système en 33 degrés. Il est co-signataire des textes fondateurs publiés après 1801.
6 Alexandre de Grasse-Tilly est-il le fondateur du Rite Écossais Ancien Accepté ?
Il n’est pas l’inventeur du Rite, mais il joue un rôle essentiel dans la transmission des hauts grades français vers l’Amérique et dans l’introduction du Rite en France en 1804.
7 D’où viennent les huit grades ajoutés pour atteindre 33 degrés ?
Ils semblent provenir de courants français de hauts grades actifs dans les années 1770-1780, distincts du Rite de Perfection en 25 degrés.
8 Pourquoi le nom de Frédéric II est-il associé au Rite ?
La référence à Frédéric II apparaît dans les Grandes Constitutions publiées après 1801. Elle relève vraisemblablement d’un choix symbolique de légitimation plutôt que d’une filiation historique démontrée.
9 Le caractère tardif des Constitutions remet-il en cause la valeur du Rite ?
Non. La valeur initiatique d’un rite ne dépend pas uniquement de la date d’un texte constitutionnel, mais de la cohérence et de la transmission de sa pratique.
10 Le Rite Écossais Ancien Accepté est-il aujourd’hui pratiqué dans la franc-maçonnerie spéculative ?
Oui. Il constitue l’un des systèmes de hauts grades les plus répandus dans la franc-maçonnerie spéculative à travers le monde.
Retrouvez ici la retranscription complète du podcast pour ceux qui préfèrent la lecture ou souhaitent approfondir les échanges.
Podcast – Les origines du Rite Écossais Ancien Accepté : une construction devenue tradition
L’histoire du Rite Écossais Ancien Accepté est l’une des plus complexes de la franc-maçonnerie spéculative.
On la raconte souvent de manière simple.
Une patente en mille sept cent soixante et un.
Une transmission aux Antilles.
Puis, en mille huit cent un, la fondation d’un Suprême Conseil à Charleston.
Et derrière tout cela, des Grandes Constitutions datées de mille sept cent quatre-vingt-six, signées par Frédéric Deux.
Mais lorsque l’on regarde les textes de près, les choses se compliquent.
Le premier socle identifiable est français.
Étienne Morin reçoit en mille sept cent soixante et un une patente l’autorisant à diffuser le Rite de Perfection dans le Nouveau Monde. Ce système comporte vingt-cinq degrés. Il circule dans les Antilles, puis en Amérique du Nord. Rien, à ce stade, n’indique l’existence d’un système en trente-trois degrés.
La rupture apparaît à Charleston, le trente-et-un mai mille huit cent un.
C’est là qu’est fondé le premier Suprême Conseil du trente-troisième degré.
John Mitchell en est l’un des fondateurs. Frederick Dalcho en est l’un des principaux artisans intellectuels. Et un détail mérite d’être relevé : Dalcho reçoit le trente-troisième degré six jours seulement avant la fondation officielle du Suprême Conseil.
Cela interroge.
Si le système en trente-trois degrés existait déjà depuis mille sept cent quatre-vingt-six, pourquoi cette transmission si tardive ? Pourquoi aucune trace documentaire antérieure claire ?
Les Grandes Constitutions attribuées à Frédéric Deux apparaissent pour la première fois dans une circulaire publiée en mille huit cent deux. Elles sont rédigées en latin. Or Frédéric Deux écrivait en français et avait, depuis longtemps, pris ses distances avec la vie maçonnique active. Tout cela rend difficile l’idée d’un texte réellement promulgué à Berlin en mille sept cent quatre-vingt-six.
Il est bien plus cohérent de situer la rédaction des Grandes Constitutions dans le contexte de Charleston, autour de mille huit cent un.
Cela ne signifie pas que tout aurait été inventé.
Les matériaux rituels existaient.
En France, dans les années mille sept cent soixante-dix et mille sept cent quatre-vingt, circulaient des séries de hauts grades distinctes du Rite de Perfection en vingt-cinq degrés. Alexandre de Grasse-Tilly, initié en mille sept cent quatre-vingt-trois à Paris dans la loge Saint-Jean d’Écosse du Contrat Social, avait eu accès à ces systèmes.
Lorsqu’il se trouve dans l’espace antillais puis américain à la veille de mille huit cent un, il est plus que vraisemblable qu’il introduise ces grades jusque-là inconnus dans le milieu américain. Les huit degrés supplémentaires ne naissent pas à Charleston ; ils y sont intégrés.
Ce qui se joue à Charleston n’est donc pas l’invention d’un rite à partir de rien.
C’est la mise en ordre d’un ensemble de matériaux venus principalement de France, organisés en un système cohérent de trente-trois degrés, placé sous l’autorité d’un Suprême Conseil.
La référence à Frédéric Deux n’est pas pour autant absurde.
Dans les hauts grades français, la figure prussienne circulait déjà, notamment à travers le grade de Noachite ou Chevalier Prussien. La présence d’hommes liés à un environnement prussien à Charleston éclaire ce choix symbolique. Il s’agit moins d’une filiation historique démontrée que d’un geste de légitimation.
Ainsi se dessinent les origines du Rite Écossais Ancien Accepté : un socle français en vingt-cinq degrés, des hauts grades méridionaux transmis par Grasse-Tilly, et une structuration institutionnelle opérée à Charleston en mille huit cent un.
Le Rite Écossais Ancien Accepté ne naît pas d’un acte pur et isolé.
Il se forme progressivement.
Il se stabilise.
Il se transmet.
Et cela n’enlève rien à sa force initiatique.
Un rite ne vit pas de la perfection d’un récit fondateur, mais de la cohérence de son architecture symbolique et de la continuité de sa pratique.
Les origines appartiennent à l’histoire.
Le Rite, lui, appartient à l’expérience.
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