Le Grade d’Apprenti est le premier en franc-maçonnerie, qui reprend ici les usages des anciens, bâtisseurs, non sans bien sûr les modifier quelque peu et les adapter à son propos. Le Grade d’Apprenti d’impose en effet si l’on veut se référer à un symbolique de métier.  Tout métier requiert un apprentissage, généralement codifié et sanctionné par une promotion au sein du métier. Le Grade d’Apprenti en franc-maçonnerie remplit évidemment ces conditions. Mais a-t-il toujours été considéré comme un grade ?


Apprenti est-il un grade ?


En franc-maçonnerie spéculative moderne, il est évident qu’Apprenti est le premier grade. On y accède par une cérémonie d’initiation, qui marque clairement un "avant" et un "après" et correspond symboliquement à une mort à l’état de profane qui débouche sur une renaissance à celui d’Initié. Le nouvel Apprenti fait alors partie intégrante de la Loge, même s’il n’y dispose pas encore de tous les droits. En allait-il de même dans les anciennes confréries de bâtisseurs ? Il semble que non. 


L’Apprentissage chez les anciens bâtisseurs britanniques 


Pour ce que l’on en sait, l’ancienne maçonnerie anglaise connaissait une pratique différente au XVIe siècle, conformément aux usages pratiqués également dans les autres métiers. Il faut se rappeler qui si aujourd’hui la franc-maçonnerie est une institution tout à fait autonome, qui n’a de comptes à rendre à aucune autre puissance, les anciens métiers étaient insérés dans le tissus social du lieu où ils étaient pratiqués et devaient en obtenir la reconnaissance pour pouvoir s’exercer. 


Il convient donc de distinguer ce qui se passait à l’intérieur de la confrérie, avec ses usages, ses secrets, ses traditions, et les rapports qu’elle entretenait avec la société, les autorités civiles, la loi et les clients. Et certains titres ne concernaient que les rapports avec la société civile : c’est le cas du titre de Maître, qui n’était pas un grade, mais une fonction au regard de la loi. Était Maître tout Compagnon qui avait eu les moyens d’acheter cette charge, lequel l’autorisait à signer un contrat avec un client, à diriger un chantier et à former des Apprentis. Mais au sein la confrérie, il restait un Compagnon, et ceux qui dirigeaient la confrérie n’avaient pas le titre de Maîtres, mais s’appelaient Surveillants ou Diacres.



Apprentissage médiéval


L’Apprentissage se trouvait un peu à cheval sur les deux mondes. Pour commencer, un très jeune garçon entrait au service d’un Maître, à titre personnel. Un contrat était signé entré le Maître et le représentant légal de l’Apprenti, qui devait avoir entre 14 et 21 ans. On appelle ce contrat "Indenture", et l’Apprenti prenait alors le nom d’ "Indentured Apprentice" (Apprenti sous contrat) ou parfois de "Registered Apprentice" (Apprenti Enregistré). Mais l’Apprenti n’appartenait pas encore à la confrérie, il travaillait seulement pour un Maître, qui lui enseignait les rudiments du métier pendant sept ans. 


Sept ans et plus…


Au terme de cet sept années d’apprentissage, s’il s’en est montré digne, l’"Indentured Apprentice" pouvait être admis dans la confrérie, avec le titre d’"Entered Apprentice" (Apprenti Entré, titre toujours utilisé dans la franc-maçonnerie anglo-saxonne pour désigner le premier grade). Mais il n’en était pas encore membre de plein droit, n’ayant pas le droit de remplir une fonction ni de participer aux prises de décisions : ces prérogatives restaient celles des seuls vrais membres, les Compagnons. 


La durée de cette seconde partie de l’Apprentissage, qui comprenait bien sûr la transmission des secrets et traditions maçonniques, ne semble pas avoir été fixée en Angleterre, alors qu’en Écosse, si l’on en croit les premiers Statuts Shaw de 1598, il s’agissait d’une nouvelle période de sept ans.


Le Grade d’Apprenti aujourd’hui 


Aujourd’hui, la situation a bien changé. La franc-maçonnerie n’est plus opérative et ne participe plus au tissus socio-professionnel de la cité. Il ne s’agit plus d’une formation professionnelle, mais d’une démarche initiatique. 


Le nouvel Apprenti franc-maçon commence donc son parcours maçonnique avec son initiation et entre ainsi dans la Loge, qui représente la confrérie des Maçons. Au lieu des sept ans d’apprentissage préalable, il apporte avec lui ses aspirations, son désir de devenir un nouvel et meurt à sa vie passée. C’est très différent de la démarche des anciens Maçons opératifs, mais il ne s’agit pas de les imiter point par point. 


Réception d'un apprenti


Dans la franc-maçonnerie continentale, le premier grade porte seulement le titre d’Apprenti, semblant ainsi oublier les différentes étapes que franchissait jadis le futur Maçon. Mais dans les pays anglo-saxons, le titre est resté celui d’Apprenti Entré (Entered Apprentice), qui correspond la deuxième partie de la formation du Maçon, dispensée par la Loge et plus seulement par le Maître.


Un renouveau des anciens usages


On notera cependant deux tentatives de renouer avec les anciens usages opératifs. La première est anglaise : il s’agit de la Maçonnerie Opérative (The Operatives, soit The Worshipful Society of Free Masons, Rough Masons, Wallers, Slaters, Paviors, Plaisterers and Bricklayers). Cette structure prétend être la continuatrice directe des dernières Guildes Opératives anglaise qui ne s’étaient pas ralliée à la franc-maçonnerie spéculative au cours du XVIIIe siècle. Sous sa forme actuelle, la société fut créée dans les années 1910 par l’ingénieur et franc-maçon anglais Clement E. Stretton (1850-1915), qui prétendait avoir été reçu dans une telle Guilde en 1866 ; il fut assisté dans cette tâche par John Yarker (1833-1913), premier Grand Maître du Rite de Memphis en Angleterre. Chez les Opératifs, le premier grade reprend le titre d’"Indentured Apprentice".


En France, un travail de recherche mené dans les années 1960 sur les anciens rituels amena des Frères du Grand Orient de France à créer en 1972 la première Loge de ce qui allait devenir le Rite Opératif de Salomon. Ils quittèrent le Grand Orient de France en 1974 pour créer leur propre obédience, qui ne pratique que ce Rite, l’Ordre Initiatique Traditionnel de l’Art Royal. 


Le Rite Opératif de Salomon ne prétend pas être une continuation, mais une reconstitution des anciens usages maçonniques. Il est particulièrement sensible au caractère opératif des rituels et s’est inspiré tant des anciens usage anglais que du Compagnonnage français. Il a ainsi divisé le grade d’Apprenti en trois étapes : Apprenti Entré (étape probatoire), Apprenti Enregistré et Apprenti Accompli. Démarche des plus intéressantes, certes, mais l’on déplorera qu’ils se soient fourvoyés en inversant les titres d’Apprenti Entré et d’Apprenti Enregistré : le contraire eût été plus conforme aux anciens usages anglais.

13 mai, 2024 — Ion Rajalescu