La Lumière en franc-maçonnerie : des Lumières de la Loge à la réception de la Lumière
La lumière en franc-maçonnerie occupe une place centrale, à la fois évidente et pourtant souvent mal comprise. Omniprésente dans les rituels, les décors et le langage symbolique, elle semble aller de soi, au point que l’on ne s’interroge plus sur son origine ni sur la diversité de ses formes. Parle-t-on des Lumières de la Loge, multiples et structurantes, ou de la Lumière reçue lors de l’initiation ? Ces deux réalités se confondent-elles, ou relèvent-elles d’histoires et de fonctions distinctes ? Pour comprendre ce que recouvre réellement la lumière en franc-maçonnerie, il faut revenir aux usages anciens, suivre leur évolution au XVIIIe siècle et distinguer ce qui relève d’un symbolisme opératif hérité et ce qui participe d’une construction initiatique plus tardive. C’est à cette clarification progressive de la lumière en franc-maçonnerie que cet article se propose de travailler.
- 1. Les Lumières dans l’ancienne freemasonry spéculative
- 2. Les Lumières dans la franc-maçonnerie moderne
- 3. Les Lumières ou la Lumière
- 4. Apparition du thème de la réception de la Lumière
- 5. Les deux visages de la Lumière au XVIIIe siècle
- 6. Conclusion – La lumière en franc-maçonnerie entre héritage et construction
- 7. FAQ – La lumière en franc-maçonnerie
- 8. Podcast – La lumière en franc-maçonnerie : des Lumières de la Loge à la réception de la Lumière
Les Lumières dans l’ancienne freemasonry spéculative
Les premières formes attestées des Lumières en franc-maçonnerie apparaissent dans la freemasonry spéculative anglaise et écossaise antérieure à la fondation de la Grande Loge de Londres de 1717. Les sources dont nous disposons — catéchismes symboliques, manuscrits rituels et témoignages indirects — sont tardives, puisqu’elles datent de la fin du XVIIe siècle ou du tout début du XVIIIe, mais elles reflètent très vraisemblablement des usages déjà bien établis au cours du XVIIe siècle. À ce stade, le thème de la lumière en franc-maçonnerie n’est ni unifié ni fixé : il se présente sous des formes diverses, encore souples, mais déjà structurantes.
La référence première est d’ordre cosmique et naturel. La lumière est pensée avant tout comme lumière solaire. Les textes évoquent le Soleil qui se lève à l’est, parcourt le sud à son apogée, puis se couche à l’ouest. Cette course solaire fournit à la Loge son orientation symbolique et fonde une première compréhension des Lumières en franc-maçonnerie comme principe d’ordre, de mesure et de rythme. De là procède la mention récurrente de trois fenêtres situées à l’est, au sud et à l’ouest, destinées à éclairer symboliquement le lieu de réunion. Ces trois ouvertures ne sont pas de simples éléments décoratifs : elles inscrivent la Loge dans un espace ordonné par la lumière naturelle.
Très tôt, les Trois Lumières de la Loge se confondent partiellement avec ces trois fenêtres, au point que les textes anciens emploient parfois les deux expressions de manière interchangeable. Cette superposition montre que les Lumières en franc-maçonnerie ne sont pas encore conceptualisées comme des objets symboliques autonomes, mais comme des fonctions liées à l’éclairage, à la visibilité et à l’orientation du travail. La lumière n’est pas encore reçue ; elle est simplement là, comme un principe d’ordre.
Dans certains catéchismes anciens, ces Trois Lumières sont également identifiées à des personnes occupant des fonctions précises dans la Loge. On les associe par exemple au Maître, au Compagnon de Métier et au Surveillant. Là encore, la lumière en franc-maçonnerie est liée à l’exercice d’une charge, à une responsabilité, à une position dans l’espace et dans l’ordre du travail, bien plus qu’à une expérience intérieure ou spirituelle.
Ce point est essentiel pour la suite. Dans l’ancienne freemasonry spéculative, les Lumières de la Loge ne renvoient ni à une révélation personnelle ni à une transformation intérieure du récipiendaire. Elles organisent l’espace, le temps et la hiérarchie symbolique. Elles éclairent la Loge avant d’éclairer l’homme. Ce décalage permettra de comprendre, plus loin, pourquoi la réception de la Lumière constitue une innovation majeure de la franc-maçonnerie moderne, et non la simple continuation d’un usage ancien.
Les Lumières dans la franc-maçonnerie moderne
Avec le développement de la franc-maçonnerie moderne au XVIIIe siècle, le symbolisme des Lumières se précise, se fixe et se hiérarchise. Là où l’ancienne freemasonry spéculative utilisait des images encore souples et parfois fluctuantes, la lumière en franc-maçonnerie devient progressivement un système symbolique structuré, intégré aux rituels et aux décors, et différencié selon les Rites. Cette stabilisation ne supprime pas les variations, mais elle introduit une terminologie plus rigoureuse et une répartition plus nette des fonctions symboliques.
On distingue alors, dans de nombreux rituels, entre les Grandes Lumières, les Petites Lumières et les Luminaires. Cette distinction n’est pas universelle, mais elle est particulièrement représentative de la manière dont la lumière en franc-maçonnerie est pensée dans les systèmes rituels issus du XVIIIe siècle. Au Rite Écossais Ancien Accepté, par exemple, les Trois Grandes Lumières désignent l’Équerre, le Compas et le Volume de la Loi Sacrée. Ces objets ne sont pas seulement des symboles moraux ou spirituels ; ils sont placés au centre du dispositif rituel et constituent une référence permanente pour le travail de la Loge.
Les Lumières de la Loge structurent l’espace rituel et organisent le travail collectif des francs-maçons.
Les Trois Petites Lumières sont quant à elles associées aux Trois Piliers Sagesse, Force et Beauté. Elles ne renvoient plus à l’éclairage naturel de la Loge, mais à des principes abstraits censés soutenir et ordonner l’Œuvre maçonnique. La lumière en franc-maçonnerie commence ici à se détacher du registre cosmique pour entrer dans celui de la construction symbolique et morale.
Les Trois Luminaires, enfin, sont généralement identifiés au Soleil, à la Lune et au Maître de la Loge, ou parfois au Delta lumineux. Cette triade maintient un lien explicite avec la lumière naturelle, mais elle l’intègre dans une lecture hiérarchisée et ritualisée. Le Soleil et la Lune ne sont plus seulement des astres ; ils deviennent des repères symboliques inscrits dans un ordre initiatique. Quant au Maître de la Loge, il n’est pas une lumière par nature, mais par fonction : il incarne une autorité symbolique chargée de réguler et de transmettre.
Dans tous les cas, les Lumières de la Loge ne doivent pas être confondues avec une illumination personnelle. Elles désignent des fonctions, des principes et des repères destinés à structurer le travail collectif. La lumière en franc-maçonnerie, à ce stade, éclaire l’espace rituel et l’ordre symbolique bien plus qu’elle ne transforme intérieurement l’individu. Cette distinction est essentielle pour comprendre la rupture conceptuelle qui s’opérera lorsque la réception de la Lumière sera intégrée à la cérémonie d’initiation.
Les Lumières ou la Lumière
Les Lumières ne sont pas encore la Lumière. Cette distinction, qui peut paraître évidente au franc-maçon contemporain, est en réalité le fruit d’une construction historique relativement tardive. Dans les usages anciens de la freemasonry spéculative, les Lumières de la Loge désignent des repères collectifs, des fonctions symboliques et des dispositifs rituels. Elles organisent l’espace, ordonnent le travail et structurent une hiérarchie, mais elles ne renvoient pas à une expérience intérieure vécue par le récipiendaire.
C’est avec la franc-maçonnerie moderne, après 1717, que s’impose progressivement l’idée selon laquelle l’initiation consiste à recevoir la Lumière. Cette évolution modifie en profondeur la compréhension de la lumière en franc-maçonnerie. Un élément nouveau est alors introduit dans la cérémonie de réception : le bandeau posé sur les yeux du candidat, dont la chute devient le moment central du rituel. La lumière n’est plus seulement présente dans la Loge ; elle devient l’objet d’un dévoilement, inscrit dans une dramaturgie initiatique.
Il est essentiel de souligner que cette pratique était inconnue de l’ancienne Maçonnerie du Mot de Maçon, telle qu’elle était pratiquée par les Maçons Acceptés en Écosse au XVIIe siècle, comme de la première freemasonry spéculative anglaise. Les sources écossaises sont particulièrement explicites à cet égard. Le manuscrit d’Édimbourg de 1696, qui décrit une réception maçonnique écossaise du XVIIe siècle, ne mentionne ni bandeau ni réception de la Lumière. Le centre de la cérémonie réside dans la transmission du Mot de Maçon, c’est-à-dire des noms des deux Colonnes du Temple de Salomon, accompagnée d’un serment et de gestes destinés à impressionner durablement le récipiendaire.
Du côté anglais, les rituels de réception de la même époque ne nous sont pas parvenus sous une forme détaillée, mais nous disposons d’un témoignage indirect précieux. Dans son ouvrage Natural History of Staffordshire, publié en 1686, Robert Plot livre une description sommaire des usages des francs-maçons anglais. Bien qu’il ne fût pas lui-même franc-maçon, sa proximité avec Elias Ashmole, figure importante de la freemasonry anglaise, confère à son témoignage une réelle crédibilité. Il en ressort que l’essentiel de la cérémonie consistait dans la communication de signes et de mots secrets permettant aux francs-maçons de se reconnaître entre eux. Un détail matériel est toutefois mentionné : le candidat devait offrir des gants aux Maîtres qui le recevaient, ainsi qu’à leurs épouses, et financer une collation précédant la cérémonie. Là encore, aucune allusion n’est faite à un bandeau ni à une réception de la Lumière.
Tout indique donc que, dans les premières formes de la franc-maçonnerie spéculative, ce qui faisait le franc-maçon n’était pas une illumination intérieure, mais la possession de secrets symboliques transmis rituellement. La lumière en franc-maçonnerie n’était pas encore reçue comme telle ; elle demeurait implicite, collective et fonctionnelle. Ce décalage permet de mesurer la portée de l’innovation que constituera, au XVIIIe siècle, l’introduction explicite de la réception de la Lumière, qui déplacera le centre de gravité de l’initiation du secret partagé vers l’expérience symbolique vécue.
Apparition du thème de la réception de la Lumière
Il est difficile de déterminer avec précision à quel moment exact la réception maçonnique a cessé d’être comprise principalement comme une transmission de secrets symboliques pour devenir une véritable initiation centrée sur la réception de la Lumière. Ce glissement ne s’est pas opéré brutalement ; il résulte d’une évolution progressive des pratiques et des représentations au cours du XVIIIe siècle. La lumière en franc-maçonnerie change alors de statut : d’élément structurant de la Loge, elle devient l’enjeu même de la cérémonie de réception.
Les premières divulgations rituelles issues de la tradition de la Grande Loge de Londres fondée en 1717 ne témoignent pas encore de cette transformation. Le manuscrit Wilkinson, daté de 1727, comme le célèbre Masonry Dissected de Samuel Pritchard publié en 1730, ignorent tous deux l’usage du bandeau et ne décrivent aucune réception explicite de la Lumière. Ils évoquent les Lumières de la Loge, dans la continuité directe des anciens catéchismes symboliques de la freemasonry spéculative, mais sans franchir le pas vers une dramaturgie initiatique centrée sur l’aveuglement et le dévoilement.
En revanche, la situation est différente sur le continent, et plus particulièrement en France. Dès 1737, l’usage du bandeau lors de la réception d’un franc-maçon est attesté de manière formelle par le rapport du lieutenant de police Hérault. Ce document, rédigé dans un contexte de surveillance étroite des sociétés maçonniques, décrit avec une grande précision le déroulement d’une réception, et mentionne explicitement le moment où le bandeau est retiré des yeux du candidat. La réception de la Lumière apparaît ici comme un élément central du rituel, déjà pleinement constitué.
Le bandeau marque le passage de l’obscurité à la clarté et symbolise la réception progressive de la Lumière en franc-maçonnerie.
Le plus ancien rituel maçonnique connu en langue française, le manuscrit de Berne, daté des années 1740–1744, confirme cet usage. Il intègre clairement le bandeau et la réception de la Lumière dans la structure de la cérémonie. Tout porte donc à croire que c’est au cours des années 1730 que cette innovation rituelle s’est imposée, probablement sous l’influence de la franc-maçonnerie française, avant de se diffuser plus largement dans l’espace maçonnique européen.
Ce déplacement n’est pas anodin. En introduisant le thème de la réception de la Lumière, la franc-maçonnerie modifie la finalité symbolique de l’initiation. Il ne s’agit plus seulement d’entrer dans une communauté détentrice de signes et de mots partagés, mais de vivre une expérience marquée par le passage de l’obscurité à la clarté. La lumière en franc-maçonnerie commence alors à être pensée comme une conquête symbolique, inscrite dans un récit initiatique, et non plus seulement comme un cadre collectif préexistant au travail de la Loge.
Les deux visages de la Lumière au XVIIIe siècle
Lorsque la réception de la Lumière s’impose progressivement dans les rituels maçonniques du XVIIIe siècle, son interprétation ne fait pas l’objet d’un consensus univoque. La lumière en franc-maçonnerie devient alors un symbole à double entrée, reflétant la nature même de la franc-maçonnerie moderne, située au croisement de courants intellectuels distincts, parfois concurrents.
D’un côté, une lecture rationaliste et philosophique s’affirme clairement. Dans le contexte du siècle des Lumières, la Lumière maçonnique est comprise comme une métaphore de la Raison, de la connaissance et de l’émancipation intellectuelle. Elle s’oppose aux ténèbres de l’ignorance, de la superstition et du fanatisme. Recevoir la Lumière signifie alors accéder à un ordre de pensée éclairé, fondé sur l’examen critique, la tolérance et la maîtrise de soi. Cette interprétation s’inscrit pleinement dans l’horizon culturel de l’Europe des Lumières, sans pour autant réduire la franc-maçonnerie à un simple club philosophique.
Parallèlement, une autre lecture se développe, plus intérieure et plus spirituelle. Dans certains courants maçonniques marqués par l’illuminisme, la Lumière ne se confond pas avec la seule raison humaine. Elle renvoie à une connaissance supérieure, d’ordre symbolique ou spirituel, parfois conçue comme une participation à un principe divin. Dans cette perspective, la lumière en franc-maçonnerie n’est pas seulement acquise par l’étude ou l’exercice de l’esprit ; elle suppose une transformation progressive de l’être, à travers le travail rituel et la discipline intérieure.
Ces deux lectures ne s’excluent pas nécessairement. Elles coexistent, parfois dans les mêmes Loges, parfois selon les Rites ou les sensibilités individuelles. Leur tension constitue l’un des traits structurants de la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle. La réception de la Lumière ne renvoie donc pas à une signification unique, mais à un champ d’interprétations dont la richesse tient précisément à cette pluralité maîtrisée.
Conclusion – La lumière en franc-maçonnerie entre héritage et construction
La lumière en franc-maçonnerie ne se laisse pas réduire à une définition unique ni à une origine simple. Les Lumières de la Loge, héritées des usages anciens de la freemasonry spéculative, relèvent d’un ordre collectif, spatial et fonctionnel, destiné à structurer le travail et l’espace rituel. La réception de la Lumière, introduite plus tard au XVIIIe siècle, marque un déplacement décisif : la lumière en franc-maçonnerie devient alors une expérience symbolique vécue par le récipiendaire, inscrite dans une dramaturgie initiatique.
Entre ces deux pôles, continuité et rupture se mêlent. La franc-maçonnerie moderne a superposé des strates symboliques distinctes sans jamais les fondre entièrement. Comprendre la lumière en franc-maçonnerie suppose donc d’accepter cette complexité historique et symbolique, sans chercher à la résoudre artificiellement. C’est dans cette tension maîtrisée que la Lumière conserve sa portée initiatique.
Par Ion Rajolescu, rédacteur en chef de Nos Colonnes — au service d’une parole maçonnique juste, rigoureuse et vivante.
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1 – Que signifie la lumière en franc-maçonnerie ?
La lumière en franc-maçonnerie désigne à la fois un ensemble de repères symboliques présents dans la Loge et, dans la franc-maçonnerie moderne, l’expérience initiatique liée à la réception de la Lumière.
2 – Quelle est la différence entre les Lumières de la Loge et la Lumière reçue à l’initiation ?
Les Lumières de la Loge structurent l’espace rituel et le travail collectif, tandis que la réception de la Lumière correspond à une étape symbolique vécue personnellement par le récipiendaire.
3 – Les Lumières existaient-elles dans la franc-maçonnerie ancienne ?
Oui, les Lumières de la Loge sont attestées dès la freemasonry spéculative du XVIIe siècle, mais sans lien avec une réception initiatique de la Lumière.
4 – La réception de la Lumière est-elle une pratique ancienne ?
Non, la réception explicite de la Lumière apparaît au XVIIIe siècle et constitue une innovation de la franc-maçonnerie moderne.
5 – Le bandeau fait-il partie des premiers rituels maçonniques ?
Non, les sources du XVIIe siècle ne mentionnent ni bandeau ni réception de la Lumière lors des cérémonies de réception.
6 – Pourquoi parle-t-on de Lumière au singulier et au pluriel en franc-maçonnerie ?
Le pluriel renvoie aux Lumières de la Loge, tandis que le singulier désigne la Lumière reçue lors de l’initiation, deux réalités distinctes mais complémentaires.
7 – Les Lumières ont-elles la même signification dans tous les Rites ?
Non, leur organisation et leur interprétation varient selon les Rites, même si certaines structures symboliques sont largement partagées.
8 – La Lumière maçonnique est-elle uniquement symbolique ?
Elle est symbolique par nature, mais son interprétation peut être philosophique, morale ou spirituelle selon les sensibilités et les contextes.
9 – La Lumière en franc-maçonnerie est-elle liée au siècle des Lumières ?
Oui, en partie, notamment dans sa lecture rationaliste, mais elle ne s’y réduit pas et conserve une dimension proprement initiatique.
10 – Peut-on donner une définition unique de la Lumière en franc-maçonnerie ?
Non, la lumière en franc-maçonnerie relève d’une construction historique et symbolique complexe, qui ne se laisse pas enfermer dans une définition unique.
Retrouvez ici la retranscription complète du podcast pour ceux qui préfèrent la lecture ou souhaitent approfondir les échanges.
Podcast – La lumière en franc-maçonnerie : des Lumières de la Loge à la réception de la Lumière
La lumière en franc-maçonnerie est si omniprésente qu’elle finit par paraître évidente. Elle traverse les rituels, structure l’espace de la Loge, imprègne le vocabulaire maçonnique. Pourtant, cette évidence est trompeuse. Parler de Lumière au singulier ou de Lumières au pluriel ne renvoie pas à une simple variation de langage, mais à des réalités différentes, apparues à des moments distincts de l’histoire maçonnique.
Dans les formes anciennes de la freemasonry spéculative, antérieures à mille sept cent dix-sept, les Lumières de la Loge désignent avant tout des repères collectifs. Elles organisent l’espace symbolique, orientent le travail et inscrivent la Loge dans un ordre fondé sur la lumière naturelle, principalement solaire. La Loge est éclairée, structurée, ordonnée. La lumière n’est pas encore reçue ; elle est simplement là, comme un principe d’ordre. Elle éclaire le lieu avant d’éclairer l’homme.
Cette conception se reflète dans les textes anciens, où les Lumières se confondent parfois avec les fenêtres de la Loge, situées à l’est, au sud et à l’ouest, ou avec certaines fonctions exercées par les officiers. La lumière est alors liée à une charge, à une position, à une responsabilité. Elle n’est ni révélée ni conquise intérieurement. Elle appartient à l’organisation collective du travail maçonnique.
Un basculement s’opère au XVIIIe siècle. Avec la franc-maçonnerie moderne apparaît progressivement l’idée que l’initiation consiste à recevoir la Lumière. L’introduction du bandeau dans la cérémonie de réception transforme profondément le sens du rituel. La lumière cesse d’être seulement un cadre symbolique pour devenir l’enjeu même du passage initiatique. La chute du bandeau marque l’accès à une nouvelle condition symbolique, vécue par le récipiendaire.
Il est essentiel de rappeler que cette pratique était inconnue des formes anciennes de la Maçonnerie du Mot de Maçon, telles qu’elles étaient pratiquées par les Maçons Acceptés en Écosse au XVIIe siècle, comme de la première freemasonry spéculative anglaise. Les sources écossaises, notamment le manuscrit d’Édimbourg de mille six cent quatre-vingt-seize, décrivent une réception centrée sur la transmission du Mot de Maçon, c’est-à-dire des noms des deux Colonnes du Temple de Salomon, assortie d’un serment et de gestes destinés à marquer durablement le récipiendaire. Aucune mention n’est faite d’un bandeau ou d’une réception de la Lumière.
Du côté anglais, le témoignage indirect de Robert Plot, dans son ouvrage Natural History of Staffordshire publié en mille six cent quatre-vingt-six, confirme cette absence. La cérémonie y apparaît comme une transmission de signes et de mots secrets permettant la reconnaissance entre francs-maçons. Là encore, la lumière n’intervient pas comme expérience initiatique personnelle.
La réception de la Lumière constitue donc une innovation majeure de la franc-maçonnerie moderne. Elle ne prolonge pas simplement des usages anciens ; elle introduit un déplacement du centre de gravité de l’initiation. Ce qui faisait le franc-maçon n’est plus seulement la possession de secrets partagés, mais l’expérience symbolique d’un passage de l’obscurité à la clarté.
Au XVIIIe siècle, cette Lumière nouvelle se prête à des interprétations contrastées. Dans une lecture rationaliste et philosophique, elle incarne la Raison, la connaissance et l’émancipation intellectuelle propres au siècle des Lumières. Elle s’oppose à l’ignorance et à la superstition, et inscrit la franc-maçonnerie dans un horizon culturel marqué par l’examen critique et la maîtrise de soi.
Parallèlement, une lecture plus intérieure et spirituelle se développe dans certains courants maçonniques. La Lumière y est comprise comme une connaissance symbolique plus profonde, liée à une transformation progressive de l’être par le travail rituel. Ces deux approches ne s’excluent pas nécessairement. Elles coexistent, parfois au sein des mêmes Loges, et contribuent à la richesse et à la complexité du symbolisme maçonnique.
Comprendre la lumière en franc-maçonnerie suppose donc d’accepter cette pluralité sans chercher à la réduire. Entre Lumières de la Loge et réception de la Lumière, héritage ancien et construction moderne, la Lumière demeure un symbole vivant. Elle éclaire à la fois un espace collectif et un chemin individuel, sans jamais se laisser enfermer dans une définition unique.
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